Atelier d’Artiste- Christian Jaccard

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09/10/2013 - 09/10/2014

A Propos de

Christian Jaccard,

l’homme au Buisson ardent :

             Que serait à notre époque un art de l’oubli ? Il aurait pour lueur les empreintes qui finissent par être recouvertes le long des ruines, après les incendies : recueil de silhouettes que ces traces laissées par la flamme, anthologie de mémoires entassées, ou bien infinitude de visages de ce qui continue de croître avec pour seuls guides les reflets et les affres. Il serait intéressant de savoir ce que serait une rhétorique de l’éloignement, une symphonie de notes délébiles, qui s’effaceraient à mesure que le geste les exécuterait.

Christian Jaccard est né en 1939 à Fontenay-sous-Bois. Après avoir étudié à l’école des beaux-arts de Bourges, le jeune homme est graveur chromiste dans une imprimerie typographique pendant plus de dix ans, ce qui le pousse à réfléchir aux possibilités de bouleverser la théâtralité traditionnellement rattachée à la peinture. De nationalité suisse et française, il n’a jamais revendiqué son appartenance au mouvement Supports/Surfaces, bien que des expositions consacrées au groupe n’hésitent pas à l’intégrer parmi ses rangs. Soit.

L’envie de travailler avec des explosifs lui est venue très tôt, alors qu’il se promenait dans une carrière et qu’un coup de pied bien inspiré lui fit débusquer une mèche. Toutefois, ne pouvant se lancer dans des dispositifs rendus trop compliqués par la législation et le marché, il a quand même gardé l’idée d’éclat, et c’est le feu qui est resté dans sa technique.

George Steiner affirme que la fonction libératrice de l’art réside dans sa « singulière capacité à rêver contre le monde, à structurer des mondes qui sont autrement ». Face à la crise du langage, le peintre est celui qui se détourne des regards naufragés pour réenchanter le champ des signes. Mais Christian Jaccard ne rêve pas contre le monde : son art entier est tourné vers lui, vers les tragédies qui le noircissent, vers les écarts qui le pénètrent. Sa pensée, c’est aussi l’existence d’un art « supranodal » que l’artiste a défini pour le différencier de la sculpture. La sculpture se voit enlever peu à peu de la matière ; or, les œuvres que Christian Jaccard conçoit sont des ligaments qui renferment de l’énergie, métaphore d’une force étranglée dans un corps et non arrachée à lui. Ce sont donc des objets tressés par une multitude de nœuds, et non des sculptures : essences de fleurs blanches peintes, stèles abritant des souffles éteints.

Alors que les artistes d’aujourd’hui se vantent d’intégrer les collections les plus en vue du moment, Christian Jaccard, lui, n’a d’autre désir que d’occuper les lieux promis à la perte, cela dans la manière dont il tire le plus d’eau vive : la combustion (autant dire tout de suite le retrait, la mort, la nuit, sinon rien). « Nadie te conoce. No. Pero yo te canto » (« Personne ne te connaît. Non. Mais moi je te chante »), écrit Federico García Lorca dans le « Llanto por Ignacio Sánchez Mejías ». Il y a de cette extraction du rien dans le travail de Christian Jaccard : lui à qui l’on commande d’occuper des lieux en déshérence, le voilà qui se met à chanter l’autre par la voie des ombres, exprimant par là même sa reconnaissance, un trouble et sa présence. C’est comme si un homme se décidait à construire une maison dans le cratère d’un volcan en sommeil et ne s’étonnait pas qu’un grondement annonce que va être dévastée l’« œuvre de tant de jours, en un jour effacée ». Christian Jaccard donne raison à la définition que Steiner élabore à propos de la métaphore, qui « se déploie un peu comme ceci : l’Univers est un grand livre, dont chaque phénomène matériel et mental est porteur de sens. Le monde est un immense alphabet. La réalité physique, les faits de l’histoire, tout ce que les hommes ont créé sont, pour ainsi dire, les syllabes d’un message perpétuel. Nous sommes entourés d’un réseau de sens illimité, dont chaque fil porte une pulsation de l’être ». Dans ces traces de suie noire que l’artiste dépose sur les murs, comment ne pas voir les restes d’un sacrifice ? Ce sont les stigmates que tout homme porte en lui, dans le dévoilement de la seule promesse qu’on lui a garantie, celle de disparaître avec la lenteur d’une érosion. Il fait signe à l’homme que son talent est fragile et son souffle frêle comme un dépôt de suie. Personne ne le connaît. Non. Mais on le chante.

L’autre nom de l’œuvre jaccardienne, ce sont les « tableaux éphémères », combustions obtenues par le biais de mèches lentes ou de gel thermique, et déployées par la voie du feu. Le tableau ne dure qu’un temps : le voilà à son apogée pendant quelques instants, et son exposition, ensuite, n’a de sens que dans la mesure où le spectateur en déduit l’occupation ancienne d’une flamme. Les surfaces tachetées, c’est tout ce qui en reste, car à ce moment le spectacle est bel et bien fini. Tel José de Ribera, qui avec ses pénombres et ses beautés noires osait souligner les ongles sales des saints et les sourires édentés des musiciens, Christian Jaccard jette à la figure du langage la désacralisation de l’art, son refus de la théorisation et sa foi dans le sacrifice de la matière. Quand une époque, rivée à la sanctification de l’art, finit par ne plus rien produire de beau, un artiste enfin ose s’élever pour détourner le courant du sens. Sa confession est celle d’un désir. Il est ce mouvement vers la vue que Paul Celan explore dans sa poésie : « Fais que ton œil dans la chambre soit une bougie,/ton regard une mèche,/fais-moi être assez aveugle/pour l’allumer. » L’orgasme suspend la vue, la maudit, la condamne à la nuit. Le feu est le resurgissement du regard. L’homme plongé dans le noir communie avec les spectres qui sommeillent en lui.

C’est avec les grands artistes que l’on se rend compte que la peinture échoue à proposer des thèmes et, dans le meilleur des cas, se moque bien du fait qu’il puisse y en avoir : pas d’idéologie stérile ici, ni d’investigation abusive du langage. Dans le cas de Christian Jaccard, nous ne faisons face qu’à la force de la plasticité, au luxe de l’éphémère, au caractère solaire de la finitude. Les décors sauvages qui découlent de cette concupiscence pyromaniaque, ceux que l’artiste appelle les « brûlis », appartiennent plus aux primaires tâtonnements de l’être humain qu’à sa maîtrise d’un instrument qui hurle de lui-même le refus de sa soumission. Cela ramène le peintre aux ères des plus antiques utilisations du feu comme élément de survie, de Lascaux à Niaux. Le voilà qui descend dans des espaces clos pour en faire ressortir une mémoire plus vieille que lui.

Chapelles, friches industrielles, places en attente de restauration, tout est exquis pour cet artiste qui fait de la relation entre pierre et feu, entre paroi et brûlure, le fond de ses compositions les plus vastes. Pareil au phénix, il renaît de ses cendres : son attirance des cavernes est sans fin. Par quelques souffles chauds, ce sont subitement des lieux régentés par des temps immémoriaux qui reviennent, traversés par une expression antique, qui appartiennent aux heures du silence, celles de l’être encore dépourvu de parole, ou bien plus tard à celles des rituels monothéistes, au cours desquels viennent se lire les initiatiques élans de l’aube du monde. À sa manière, le voilà qui dénude le Buisson ardent, celui de la foi découverte, autrement dit celui de la première vision.

Mathieu François du Bertrand

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